La plupart des prises en charge du burn-out visent d'abord à faire taire ce qui fait le plus de bruit : l'épuisement, l'irritabilité, l'insomnie. C'est nécessaire. Ce n'est pas suffisant. Une personne peut retrouver son sommeil et son énergie sans jamais répondre à la question qui l'a réellement amenée en consultation : qu'est-ce qui vient de se briser, et qu'est-ce que ça veut dire pour elle maintenant. C'est cette question du sens que j'ai placée au centre de ma pratique, en tant que psychologue spécialisé dans l'accompagnement du burn-out.
Ce que la réduction des symptômes laisse intact
Le burn-out se définit aujourd'hui, selon Wilmar Schaufeli (2017), comme une affection liée aux conditions de travail qui touche des personnes productives et fonctionnelles depuis longtemps : fatigue extrême, perte de contrôle émotionnel et cognitif, distanciation vis-à-vis du travail comme tentative — souvent inefficace — de prévenir un épuisement plus grave encore. Trois dimensions le composent : l'épuisement émotionnel, la dépersonnalisation dans la relation aux autres, et la perte du sentiment d'accomplissement personnel.
Une prise en charge classique cible ces trois dimensions, et c'est une bonne chose — personne ne devrait rester dans cet état plus longtemps que nécessaire. Mais dans ma pratique clinique, j'ai observé que cette approche laisse presque toujours intacte une question plus profonde : celle de l'identité professionnelle et personnelle que la personne s'était construite, et qui vient de s'effondrer.
« Trouver du sens » est une formule qu'on entend partout, au point de ne plus rien vouloir dire de précis. La recherche distingue en réalité trois facettes bien différentes, que Martela et Steger (2016) ont clarifiées dans une synthèse de référence : la cohérence, soit le sentiment que sa vie et son expérience font sens, s'articulent de façon compréhensible ; le but, soit l'existence d'objectifs et d'une direction claire ; et la signification, soit le sentiment que sa vie a une valeur propre, qu'elle vaut la peine d'être vécue. Un burn-out peut abîmer ces trois dimensions séparément, et pas de la même manière : quelqu'un peut garder un but professionnel clair tout en ayant perdu toute cohérence dans son récit de vie, ou inversement. Cette distinction évite de traiter « le sens » comme un vague sentiment de mieux-être à retrouver en vacances — c'est un objet clinique qu'on peut explorer point par point avec une personne.
La dissonance qui ronge en silence
Une partie de ce qui alimente le burn-out ne se voit pas sur une échelle de symptômes. Cherré, Laarraf et Yanat (2014) parlent de « dissonance éthique » : la tension entre les valeurs que la société ou l'organisation prescrivent à un individu et les valeurs qu'il vit réellement dans son travail. Quand le sens qu'une personne attend de son travail entre en collision durable avec ce que ce travail exige d'elle, cette tension use — indépendamment de la charge horaire ou de la pénibilité apparente. Van Hoorebeke (2005) décrit un mécanisme voisin, la dissonance émotionnelle : le travail que fournit quiconque doit gérer ou afficher des émotions différentes de ce qu'il ressent réellement pour répondre aux attentes de son poste.
Bendassolli (2017) va plus loin en analysant directement le burn-out sous l'angle du « travail vide » : le travail se vide de sens quand les valeurs, les besoins ou les aspirations de la personne ne correspondent plus à ce que son environnement professionnel peut lui offrir. Ce décalage n'a rien à voir avec la quantité de travail fournie — on peut très bien s'épuiser dans un poste peu chargé mais vécu comme vide, et tenir bon dans un poste exigeant mais aligné avec ce qui compte pour soi.
C'est une clé de lecture qui manque souvent dans les diagnostics de burn-out centrés sur la charge de travail. Une personne peut avoir un volume de tâches parfaitement gérable et s'épuiser quand même, simplement parce que ce qu'on lui demande de faire — ou de taire — entre durablement en contradiction avec ce qui compte pour elle.
Quand l'événement casse le schéma de vie
Thompson et Janigian (1988) ont proposé la notion de schéma de vie : une représentation cognitive que chacun se construit de sa propre existence, un peu comme un récit, qui organise ses perspectives sur le monde, sur lui-même et sur les buts qu'il poursuit. Un burn-out sévère fracture ce schéma. Les certitudes, les attentes, la logique qui reliait les efforts fournis aux résultats espérés cessent de fonctionner. C'est précisément ce moment de rupture qui déclenche, chez la plupart des personnes que j'accompagne, une recherche de sens qu'aucune réduction de symptômes ne peut satisfaire à elle seule.
Deux voies existent alors, et un accompagnement sérieux doit pouvoir travailler les deux selon la personne : reconstruire un schéma de vie modifié, ou changer la façon de percevoir l'événement qui l'a fait vaciller. Ce n'est pas un choix théorique tranché d'avance — c'est un terrain d'exploration propre à chaque personne.
C'est là que la thérapie d'acceptation et d'engagement prend une place particulière dans ma pratique. L'ACT ne vise pas à faire disparaître les émotions difficiles liées au burn-out — la honte de ne plus être à la hauteur, la peur de l'échec, la fatigue. Elle vise à changer la relation qu'on entretient avec elles, via un travail appelé défusion cognitive : apprendre à observer une pensée douloureuse plutôt qu'à la prendre pour une vérité absolue qui dicterait l'action.
Un exercice classique de ce travail, popularisé par Russ Harris (2012), illustre bien le principe : demander à la personne d'écrire ses pensées les plus dures sur elle-même — « je ne suis plus capable », « je ne suis plus assez compétent » — puis de tenir cette feuille collée devant ses yeux en essayant de continuer à interagir normalement. L'exercice rend concret ce que la fusion cognitive fait au quotidien : quand on colle à ses pensées au lieu de les observer, elles bouchent tout le reste du champ de vision.
Cette prise de distance ouvre ensuite un travail sur les valeurs. Kelly Wilson (2004), qui a développé l'exercice de la roue des valeurs en ACT, rappelle qu'elles fonctionnent à la fois comme direction et comme moteur de l'action. « Vivre ses valeurs, c'est choisir d'agir comme on agirait si on ne ressentait pas la souffrance intérieure qui fait obstacle à l'action », résument Schoendorff et ses collègues (2011). Concrètement : qu'est-ce qui compte vraiment, au-delà de l'image professionnelle qui vient de s'effondrer — être un parent disponible, un partenaire attentif, quelqu'un qui agit avec intégrité même dans un cadre professionnel imparfait ? L'ACT ne s'arrête pas au constat : elle accompagne ensuite vers des actions concrètes alignées sur ces valeurs, même modestes, parce que c'est l'engagement dans l'action qui redonne une direction — pas la seule prise de conscience.
Point clé
Réduire les symptômes du burn-out est une étape nécessaire, jamais suffisante. Une part de ce qui a mené à l'épuisement relève d'une dissonance entre ce qu'on attend de la personne et ce qui compte réellement pour elle, et d'une rupture dans le récit qu'elle se faisait de sa propre vie. Le travail du sens et des valeurs, outillé par l'ACT, permet à la personne de ne pas seulement « aller mieux », mais de comprendre ce qui lui est arrivé et de redéfinir, à partir de ce qui compte vraiment pour elle, la direction qu'elle veut donner à la suite.
Ce qui s'en suit
Si vous traversez un burn-out et que vous sentez que soigner les symptômes ne suffit pas à répondre à ce que vous vivez, un accompagnement centré sur le sens et les valeurs peut ouvrir une autre voie. Découvrez comment je travaille avec l'ACT en consultation individuelle.
Lecture académique suggérée : Cherré, B., Laarraf, Z., & Yanat, Z. (2014). « Dissonance éthique : forme de souffrance par la perte de sens au travail ». Recherches en Sciences de Gestion, 100(1), 143-172. shs.cairn.info
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