RPS & Prévention

Présentéisme en entreprise : l'ennemi silencieux de la productivité, en Belgique comme au Luxembourg

Par Gérald Maes · Publié le 3 novembre 2026 · Lecture : 7 min

Un salarié absent apparaît dans les tableaux de bord, un salarié présent mais hors d'état de travailler n'apparaît nulle part. Le présentéisme en entreprise, c'est cela : des personnes à leur poste dont l'attention, la mémoire et le jugement sont dégradés par la maladie, la fatigue ou la détresse. Les chiffres belges et luxembourgeois racontent la même histoire des deux côtés de la frontière, et elle est moins rassurante que celle des taux de présence.

Ce que mesure vraiment le présentéisme

Le mot prête à confusion. Il ne désigne pas la ponctualité ni le zèle, mais le fait de se rendre au travail alors que l'on est malade ou que l'on devrait ne pas y être, avec la perte de performance qui en découle. Les professionnels des RH belges parlent parfois d'« absentéisme rose », par analogie avec la typologie blanc, gris et noir. Dans sa revue de référence, Gary Johns le traite comme un comportement à part entière, distinct de l'absence et pas son simple contraire. La conséquence est dérangeante : une organisation peut afficher un excellent taux de présence et une performance médiocre, précisément parce que les deux se nourrissent.

Il faut aussi accepter que les chiffres ne se comparent pas toujours. Selon que l'on demande « avez-vous déjà travaillé malade ? » ou « travaillez-vous systématiquement quand vous êtes malade ? », on obtient des résultats très différents, et toutes les données ci-dessous sont déclaratives. Elles décrivent des ordres de grandeur, pas des mesures exactes.

Côté belge : le travail malade devient la norme

L'enquête 2026 de Mensura sur l'absentéisme, réalisée par le bureau Indiville auprès de 1 043 travailleurs et publiée le 2 novembre, donne des chiffres nets. 81 % des travailleurs belges disent avoir déjà travaillé en étant malades. Surtout, 27 % le font systématiquement, contre 4 % deux ans plus tôt. Les raisons les plus citées sont l'accumulation des tâches et le respect des délais, pas la conscience professionnelle abstraite. Autre signal : 82 % des travailleurs n'excluent pas d'accomplir certaines tâches en cas de maladie, à condition que leur santé le permette et que l'employeur aménage le travail. Ce n'est pas un blanc-seing, c'est une demande d'adaptation, et la nuance compte.

Le chiffre le plus préoccupant est ailleurs. Seuls 12 % des travailleurs se disent à l'aise pour parler de leur bien-être mental avec leur manager, contre 24 % en 2024, et 14 % n'en parlent à personne. Autrement dit, la souffrance psychique est le sujet que l'on cache le mieux au travail, et c'est aussi celui qui, mal pris en charge, produit les absences les plus longues.

L'enquête Securex de 2021 (menée auprès de 1 522 travailleurs et reprise en 2022) mesurait déjà le lien : parmi les travailleurs qui travaillent toujours quand ils sont malades, 36,6 % déclaraient des plaintes psychologiques (stress, dépression) sur les douze derniers mois, contre 16,2 % chez ceux qui ne travaillent jamais malades. Cette association ne prouve pas la causalité, mais elle dessine un profil. Le même travail estimait l'efficacité d'une personne malade au travail à environ 60 % de sa productivité normale. On paie donc 100 % pour 60 %, sans que rien n'apparaisse dans le suivi des absences.

Ce coût différé se lit dans l'absentéisme. D'après Securex, qui s'appuie sur des données d'employeurs du secteur privé, le taux d'absence pour maladie était de 8,09 % en 2025, en baisse pour la première fois depuis vingt-cinq ans, mais l'absence de longue durée restait à 3,35 %, un niveau historiquement élevé. Courte absence en baisse, longue absence au plafond : c'est exactement ce que produit un système où l'on tient jusqu'à l'effondrement.

Côté luxembourgeois : douze jours à travailler malade

Au Grand-Duché, l'indicateur le plus cité vient du Quality of Work Index de la Chambre des salariés (CSL), tel que rapporté par la presse économique : en moyenne, les salariés ont travaillé 12 jours sur l'année en se sentant malades, soit plus du double des jours d'absence pour maladie déclarés (5,3 jours). Dans 69 % des cas où ils ne se sentaient pas en état de travailler, ils ont travaillé quand même. Les données de l'IGSS vont dans le même sens : l'immense majorité des salariés malades au moins une fois dans l'année ont travaillé pendant l'épisode, et près de la moitié de ces épisodes n'a donné lieu à aucun jour d'absence.

La CSL relève aussi que le présentéisme progresse avec l'insécurité de l'emploi : un salarié qui se sait exposé au licenciement, et qui craint que son absence ne le pénalise, renonce plus facilement à s'arrêter. Il y a là un point que le Luxembourg partage avec la Belgique et que la pratique clinique confirme : on ne vient pas malade par vertu, on vient malade parce que s'absenter coûte plus cher que s'abîmer.

Un détail géographique n'est pas anodin pour mon cabinet en province de Luxembourg belge : de nombreux frontaliers vivent un mélange des deux. Culture de la disponibilité luxembourgeoise, rythme de travail soutenu, trajets longs, et système belge où la maladie passe par un certificat médical très binaire.

Le cas typique : quand le présentéisme précède le burn-out

Voici une situation que je rencontre régulièrement, ici sous forme de situation type et non de cas particulier. Une cadre performante dort mal depuis des mois et ne récupère plus le week-end. Elle ne s'est jamais arrêtée : elle a simplement mis son travail en pilotage automatique. Les décisions simples passent, les décisions difficiles sont repoussées, les relectures sont bâclées, l'irritabilité s'installe. Son manager voit une personne présente et fiable. Elle voit, elle, quelqu'un qui compense par un effort croissant la baisse de ses ressources.

Ce schéma est le trajet le plus courant vers le burn-out. Le présentéisme n'en est pas le contraire, il en est le couloir d'accès. L'effondrement ne vient pas de nulle part : il vient après des mois de fonctionnement dégradé que personne n'avait de raison de remarquer. C'est pourquoi je le traite comme un indicateur précoce de risque psychosocial, et pas comme une curiosité statistique.

Ce que peut faire une direction, concrètement

Le premier levier est celui du message. Si le discours officiel dit « restez chez vous quand vous êtes malade » et que la pratique récompense ceux qui ne s'arrêtent jamais, c'est la pratique qui gagne. Les managers doivent donner l'exemple, et la direction doit accepter que « zéro absence » est un mauvais indicateur.

Le deuxième est organisationnel. Tant que l'absence désorganise l'équipe, elle sera évitée, et l'enquête belge le montre : ce sont les délais et la charge qui poussent à venir. Un plan de remplacement simple pour les fonctions critiques coûte moins cher que des mois de performance dégradée. L'expert de Mensura insiste sur le même point en parlant d'un travail adapté, convenu ensemble et compatible avec le rétablissement, par opposition au travail sous pression. La distinction est fine mais décisive : aménager n'est pas contraindre.

Le troisième est la formation des managers de proximité à repérer le fonctionnement dégradé : changement de rythme, erreurs inhabituelles, isolement, irritabilité, heures tardives devenues systématiques. Il ne s'agit pas de diagnostiquer, mais de savoir ouvrir une conversation et orienter. Avec seulement 12 % des travailleurs belges à l'aise pour parler de leur santé mentale avec leur manager, c'est le maillon manquant.

Point clé

Le présentéisme coûte parce qu'il est invisible et qu'on le confond avec de l'engagement. En Belgique, 81 % des travailleurs ont déjà travaillé malades et 27 % le font systématiquement ; au Luxembourg, ils travaillent environ 12 jours par an en se sachant malades, contre un peu plus de 5 jours d'absence déclarée. Dans les deux pays, ce qui pousse à venir, ce sont la charge, les délais et la peur des conséquences. Pour agir : cesser de valoriser l'absence zéro, rendre l'absence organisationnellement supportable, former les managers à repérer le fonctionnement dégradé. Le critère pour savoir si cela marche est mesurable : la durée moyenne des arrêts qui suivent un épisode de fonctionnement dégradé doit baisser, et la détection doit se faire plus tôt.

Aller plus loin

Si vous êtes DRH ou dirigeant au Luxembourg ou en Belgique et que vous souhaitez travailler la détection précoce et la formation de vos managers, la page Entreprises au Luxembourg présente les formats disponibles, sur devis. Pour une organisation belge, vous pouvez me joindre directement via la page contact pour un premier échange de cadrage, sans engagement.

Références et sources des chiffres : Johns, G. (2010). Presenteeism in the workplace: A review and research agenda. Journal of Organizational Behavior, 31(4), 519-542. Mensura/Indiville, enquête bisannuelle sur l'absentéisme, 2026, reprise par La DH/Belga, 2 novembre 2026. Securex, enquête sur le présentéisme (2021), reprise par Forum for the Future. Securex, absentéisme en Belgique 2025. Chambre des salariés (Quality of Work Index), repris par Paperjam.

Le présentéisme existe aussi dans votre organisation ?

Pour un premier échange de cadrage sur la détection précoce et la formation de vos managers, au Luxembourg comme en Belgique, vous pouvez m'écrire directement. Sans engagement.

Me contacter
← Retour au blog